Le vélo, fil conducteur de sa vie

  • 22 septembre 2017

Qu’est devenu Auguste Girard, l’ancien directeur sportif et cycliste pro qui a côtoyé le grand Eddy Merckx?

Article “La Liberté” du 21.09.2017, Pascal Dupasquier

Cyclisme »   On l’a retrouvé là, attablé derrière un café et des croissants. Avec lui: son frère Jean-Jacques, ses compères de toujours Jean-Pierre Biolley, Claude Barras et Riquet Overney. Tous des potes du VC Fribourg, des fondus de cyclisme, des purs et durs de la petite reine. Là? C’est au dernier étage du bâtiment 4 de la caserne de la Poya, dans les locaux du musée du vélo que ces doux grognards ont aménagés voilà cinq ans et que l’on peut visiter sur rendez-vous. Lui? Vous l’aurez compris, c’est Auguste Girard. «Avec Seppi Egger, qui n’est pas là aujourd’hui, on se retrouve tous les mardis matin ici. On est six à former la commission du musée et à s’occuper de sa gestion», explique l’ami Auguste une fois les présentations faites.

Si on dit «l’ami Auguste», ce n’est pas par figure de style, mais bien par dessein. Avec lui, le «tu» évince le «vous» aussi prestement que, jeune cycliste pro, il faisait rougir le «onze dents» de son pignon arrière. «Tu vois, ici, c’est le café du commerce», décrit-il en embrassant les lieux de son regard. «Quand on a fini de régler les affaires courantes du musée, eh bien, on refait le monde du cyclisme. On parle des courses de la semaine, on donne notre avis, on critique: pourquoi Bardet n’a-t-il pas attaqué plus vite? Pourquoi celui-ci a fait ça? Etc. C’est formidable!»

Eternel jeune homme

Avec Auguste, tout est question d’amitié. De passion aussi. Deux qualités qui font de lui cet éternel jeune homme au verbe enthousiaste et à la silhouette élancée. Un jeune homme qui, samedi, soufflera pourtant ses 74 bougies. «L’amitié, c’est quelque chose de très important pour moi. Raison pour laquelle j’étais un bon équipier. Parce que sans collectif, tu n’es rien…»

Derrière ses lunettes, 
Auguste Girard plisse les yeux: «Tu sais, la vie est trop courte, 
il faut partager les choses et le vélo, c’est le fil conducteur de ma vie», lâche-t-il avant de rappeler: «Après ma carrière pro, j’ai tout de suite été assureur (auprès d’une compagnie impliquée dans le cyclisme, ndlr). J’ai été dans le comité élargi du Tour de Romandie, au VC Fribourg et j’ai présidé l’Association cantonale fribourgeoise. Je suis ensuite devenu directeur sportif et, enfin, responsable des services techniques du Tour de Suisse de 1992 à 1999.»

Si Auguste Girard décline le vélo à tous les temps, c’est toujours avec ce don de conteur hors pair où, invariablement, le geste accompagne la parole. Et l’écouter se replonger dans le cyclisme des années soixante, celles où les champions avaient pour noms Eddy Merckx, Felice Gimondi, Raymond Poulidor ou Luis Ocaña, est un pur régal.

Un souvenir, une anecdote? Il en a à foison. Comme lorsque, de façon presque mystique, le cyclisme s’est révélé à lui. C’était un jour de juin 1961. «Je suis allé voir passer le Tour de Suisse dans la montée de la Sonnaz, mais dans le sens inverse de Morat-Fribourg, raconte-t-il. C’était depuis Pensier vers Courtepin. J’étais en dessus du passage à niveau… A cinquante mètres près, parce que la route a un peu changé, je peux te montrer où c’est.» Notre conteur a le sens du détail.

Auguste Girard a le visage qui s’illumine. Il n’a plus 73 ans, il en a 19. «Je me vois encore dans cette montée. J’étais avec les copains et, quand je suis remonté sur mon vélo pour rentrer à la maison, je me suis promis: Auguste, un jour, tu seras avec les coureurs du Tour de Suisse. Pour moi, c’était des idoles, des dieux.»

Un vœu devient réalité

Deux ans plus tard, son vœu devenait réalité. Auguste Girard rejoignait son Panthéon: le Tour de Suisse s’ouvrait à lui. «C’est vrai que c’est allé très vite, sourit-il. En 1962, j’étais amateur, mais j’ai tout de suite fait mes points pour aller chez les élites. Et l’année suivante, je passais pro en gagnant pratiquement ma première course, la Stausee-Rundfahrt à Klingnau. Alors, quand mon équipe m’a convoqué pour le Tour de Suisse, je me suis dit: «Auguste, quel chemin tu as fait!» Je n’avais pas 20 ans, c’était l’apothéose. J’aurais donné je ne sais pas quoi pour être là.»

Le jeune Auguste terminera cette boucle nationale millésime 1963 au 35e rang. Sept autres suivront. Il connaîtra aussi les routes du Tour de Romandie, du Giro… Avec cette même passion qui le guide toujours aujourd’hui.


 

Le jour où il s’est teint les cheveux en noir

Auguste Girard nourrit un seul regret: celui de ne pas avoir été un leader durant sa carrière de cycliste. Il se rattrapera une fois le vélo raccroché en devenant directeur sportif de l’équipe Cilo-Aufina.

«Je suis né dans une famille modeste et mon père, qui était tailleur d’habits, n’aimait pas que l’on se mette en avant. Il nous disait toujours: «Mieux vaut un mauvais arrangement qu’un bon procès.» Cet esprit de résilience m’a desservi.» Auguste Girard le reconnaît: l’audace lui a manqué pour s’imposer dans le peloton. «Je rêvais de gagner des courses et d’être un patron. Mais j’ai rapidement constaté que le cyclisme est un sport d’équipe, avec des leaders qui sont en place. Il y a donc deux écoles: soit tu oses les bousculer et tu prends leur place, soit tu te mets à leur service. Moi, je suis devenu un équipier…»

Auguste Girard aura toutefois l’occasion de montrer sa force de caractère à plusieurs reprises. Notamment lors du Giro 1968 où, par révolte, il teindra ses cheveux en noir corbeau. «J’étais dans l’équipe GBC de Rolf Maurer, Louis Pfenninger et Aldo Moser, le frère de Francesco, se souvient-il. Après deux semaines de course, ils n’étaient plus dans le coup et mon directeur sportif m’a dit: «Tu marches bien, tu as le champ libre.»

C’est ainsi qu’il a pu jouer sa carte lors de l’étape qui menait au Monte Grappa: «J’étais dans le groupe de tête avec Motta et Adorni, poursuit-il. Mais plus ça montait, plus les tifosi poussaient leurs coureurs. Quand je passais, je les entendais crier: «Il est blond, c’est un étranger, ne le poussez pas.» J’ai fini l’étape 10e ou 11e, j’étais révolté. Je me suis dit: «Demain, tu n’es plus blond, tu es noiraud» et je suis allé m’acheter une teinture, la plus noire possible. La caravane a eu vent de l’histoire et, deux jours plus tard, je me suis retrouvé sur la ligne de départ avec Eddy Merckx, qui était maillot rose, Felice Gimondi et Franco Bitossi, qui était meilleur grimpeur. La photo a paru dans tous les journaux. C’était la première fois qu’il y avait une prise de conscience par rapport aux poussettes.»

Pour voir son esprit de résilience totalement disparaître, Auguste Girard patientera toutefois jusqu’à la retraite sportive. «Quand j’ai arrêté le vélo, je me suis dit: «Tu ne vas pas recommencer à te mettre au service de tout le monde. Maintenant, tu vas être un leader, martèle-t-il. Je suis devenu assureur, mais de manière très indépendante, et aussi directeur sportif chez Cilo-Aufina en 1980. Là, j’ai enfin pu appliquer la maxime: tu es un leader et tu gagnes. J’avais des coureurs comme Josef Fuchs, Beat Breu, Gilbert Glaus, Serge Demierre et Urs Zimmermann…»

L’ami Auguste marque un temps 
d’arrêt. Ses yeux s’illuminent une dernière fois: «Cette période de directeur sportif, c’est peut-être la plus belle de ma carrière.» PAD

 

Bio express

1943
Naissance le 23 septembre à Lieferens. Marié, deux enfants: Marc et Ben.

1963-1970
Cycliste professionnel.

1980-1984
Directeur sportif de l’équipe Cilo-Aufina. A également été sélectionneur national.

1991-1994
Sélectionneur national pour les professionnels, ainsi que pour les amateurs à l’occasion des 
JO de Barcelone en 1992.

Principal palmarès
1966: 13e du Tour de Suisse 
et vainqueur 
du Tour des 
4 cantons 
à Zurich.
1968: 5e de l’avant-dernière étape du Tour d’Italie.
1970: 3e de la 
2e étape du Tour de Suisse.

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